NOUVEAU!!!! Interview de Mabrouk El Mechri

Comment est né le projet JCVD ?
Il y a deux ans, j'ai entendu parler d'un projet de comédie où Jean-Claude Van Damme devait incarner son propre rôle. J'y ai vu l'occasion de travailler avec LE héros de films d'action de ma génération. Ado, j'avais accroché des posters de lui sur les murs de ma chambre. Puis le temps a passé, mes goûts et ma cinéphilie ont évolué, mais mon respect envers lui n'a jamais disparu. Je crois que pour beaucoup, il est toujours resté une "idole".
Pourtant, au fil des années, son image s'est écornée. Ses frasques, ses "petites phrases"… C'est ce Van Damme que vous vouliez pour héros ?
Van Damme, ce n'est pas que ça. Bien sûr, les gens aiment - ou détestent - ce personnage médiatique et culte pour son côté "aware". Mais c'est également un Européen qui a réussi aux États-Unis, un acteur qui a su durer à Hollywood et faire recette au box-office. Et ça, je crois que ça n'a rien à voir avec le hasard. Mon désir, en m'attelant à l'écriture du scénario de JCVD, était d'agir sur cette image de star de pacotille qui lui collait à la peau et de revisiter le "mythe".
A-t-il facilement accepté le rôle ?
Je voulais le rencontrer pour le convaincre, mais surtout pour savoir exactement jusqu'où on pouvait aller ensemble s'il donnait son accord. Les producteurs ont organisé un dîner, mais vous vous imaginez bien que le côté «on trinque et on est tous copains», on lui a fait des dizaines de fois… Je l'ai senti sur la défensive ce soir-là. Dès le lendemain, j'ai organisé une projection de mon précédent long-métrage, VIRGIL. Il en est sorti très ému. Je n'oublierai jamais l'image de Jean-Claude Van Damme, la star de BLOODSPORT et de KICKBOXER, en larmes. Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai compris l'étendue de sa sensibilité.
Comment avez-vous déterminé la part de fiction et la part de réalité du film ?
À l'instinct. Toutes les décisions ont été prises pour le bien du film et de la narration, et pas pour Van Damme. Je l'ai tout de suite prévenu, le scénario allait relater à la fois des éléments réels de sa vie privée, des rumeurs et des faits totalement fictifs. Le but étant de trouver le parfait équilibre sans que le spectateur soit capable de différencier le vrai du faux. Dès lors qu'il a adhéré au principe, tout a été possible. Mais je n'ai jamais rien conçu "contre" ou "malgré" lui. Et pas une seule fois, pendant les deux mois de tournage, il n'a remis en cause le contenu du film.
Finalement, vous avez offert à Jean-Claude Van Damme son premier "contre-emploi"…
Je ne le vois pas comme ça. JCVD, c'est l'opportunité pour un bon acteur de s'investir dans un rôle inédit, avec une sensibilité plus européenne. Je voulais qu'il se sente acteur, qu'il laisse au vestiaire ses "habits de star". D'ailleurs, il n'a eu aucun passe-droit. Je lui ai tout de suite fait comprendre qu'il n'était pas plus important que ceux qui lui donnaient la réplique. Mais je n'ai jamais perdu de vue qu'il avait bâti sa carrière à la sueur de son front, et que c'était parce qu'il avait accepté le rôle que le film avait pu se monter.
Dans JCVD, vous n'avez pas hésité à confronter Van Damme à son image, qui a souvent été tournée en ridicule. Comment a-t-il réagi ?
Lors d'une scène, Jean-Claude se retrouve devant la télé qui crache un pot-pourri de ses phrases cultes. Pendant la première prise, il ne se passait rien sur son visage. On s'est isolés et je lui ai demandé où était le problème. Il m'a répondu : «Il faut que tu me dises exactement ce que tu veux, parce que moi, je suis blindé. J'ai tellement vu et revu ces scènes qui ont fait du mal à ma famille, que je ne sais pas quoi faire…» Il a fallu le mettre face à lui-même, être frontal et concret. Mais il n'a jamais été question de censurer des scènes sous prétexte qu'il allait mal le prendre. Une fois que Van Damme a accordé sa confiance, tant qu'on ne le déçoit pas, on peut tout lui demander. Il est très soucieux de bien faire, et a toujours été conscient des enjeux du film. Mon boulot a consisté à faire retomber la pression et à lui dire : «Amuse-toi ! "Joue", au sens premier du terme !»
Tout dans JCVD, de la direction artistique aux dialogues, fait penser aux films américains des 70's.
C'est vrai que JCVD lorgne vers le ciné d'exploitation US de la fin des 70's dont je suis fan. Avec, comme référence ultime, UN APRÈS-MIDI DE CHIEN de Sidney Lumet. C'est mon film "d'otages" préféré, une figure essentielle du genre. Dès les premières minutes, tout est posé : les personnages, le contexte social, l'humour. Dans un autre genre, je citerais aussi JE DOIS TUER de Lewis Allen, où Frank Sinatra est hallucinant en preneur d'otages. Le pitch de JCVD pourrait être le titre d'un fait-divers : «Jean-Claude Van Damme s'est retranché dans une banque». Le but était de passer de l'anecdote à un récit cinématographique, tout en gardant le piquant de la situation.
On pense également à DANS LA PEAU DE JOHN MALKOVICH…
Spike Jonze et Charlie Kaufman ont parfaitement réussi la mise en abîme d'un homme qui joue son propre rôle dans une fiction. Leur travail sur la déconstruction de la célébrité est brillant.
Comment passe-t-on de VIRGIL à JCVD ?
Je vois JCVD comme la continuité de mon travail sur VIRGIL, qu'il s'agisse du hors champ, de la lumière, de la direction d'acteurs, etc. La différence, c'est les moyens, et encore… J'ai en tout cas eu la possibilité d'affiner mes choix de mise en scène. Je suis très inspiré par les séries américaines, qui ont parfaitement intégré une notion : celle de la "séquence", qu'on envisage comme un film à l'intérieur du film. Cette construction permet les ruptures de ton, l'émotion pure peut même être contrée par de l'humour sans ruiner le récit. C'est peut-être ça la particularité de JCVD, qui oscille entre comédie, polar et drame.
Pourquoi avoir choisi cette narration si particulière, avec ces allers-retours entre présent et passé, les scènes filmées sous des angles différents, etc. ?
C'est venu logiquement, puisque JCVD est un film sur le point de vue. Le Jean-Claude Van Damme public face au Jean-Claude Van Varenberg privé. La star de papier glacé face à un être de chair et de sang. On pense toujours que devenir une star altère la perception qu'on a des autres, mais le contraire est valable : votre entourage, forcément, change d'attitude. JCVD étant basé sur ce principe, la multiplication des points de vue est devenue non seulement cohérente, mais aussi jubilatoire.
Avez-vous laissé à vos acteurs la possibilité d'improviser leurs dialogues ?
Ils m'ont proposé beaucoup de choses. Si c'était meilleur ou plus convaincant que ce que j'avais écrit, j'étais preneur. Les dialogues de la scène où Van Damme parle à son agent du montage financier d'un film ne sont pas de moi, ce qu'ils m'ont proposé était bien plus efficace que ce que j'avais envisagé. C'est formidable quand sur son propre tournage, on arrive à être surpris, à être soi-même spectateur. Entendre Jean-Claude jouer en français, par exemple, était totalement désarçonnant. On a l'habitude de l'entendre dire «death» et «I love you », alors que là il dit «mort» et «je t'aime». Ça casse un peu le côté "bigger than life" du personnage, pour tendre vers une sorte de naturalisme.
Pendant l'écriture du scénario, quels acteurs aviez-vous en tête ?
J'ai écrit les autres rôles en pensant à Karim Belkhadra et Zinedine Soualem. Je savais que Zinedine était capable de jouer le pourri, je l'avais compris en le voyant dans LA HAINE. Et je voulais creuser la dimension comique de Karim que j'avais déjà effleurée dans VIRGIL. Ce que j'aime chez eux, c'est leur humanité, leur côté "hommes de la rue". La performance de Jean-Claude doit beaucoup à la simplicité et au travail dont ils ont tous fait preuve sur le plateau. Être confronté à des acteurs aussi humbles qu'excellents a eu pour effet de le stimuler. Van Damme est un homme de défi…
La bande originale de JCVD est, là encore, très inspirée des 70's.
Pour des questions de coproduction, on m'a plus ou moins imposé Gast Waltzing, un compositeur luxembourgeois. Moi j'avais UN APRÈS-MIDI DE CHIEN en tête, et dans le film de Lumet, il n'y a aucune musique additionnelle. Entre lui et moi, ça a plutôt mal démarré : d'abord parce que je ne voulais pas de musique, et ensuite parce que ce qu'il m'a fait écouter ne m'a pas plu. Je sors de notre rendez-vous, et dans le couloir, je vois une photo de Gast aux côtés de Quincy Jones et Terence Blanchard, des musiciens que je vénère. Ce que je ne savais pas, c'est que Waltzing est l'un des plus grands trompettistes de jazz qui soit ! Quand on lui commande des musiques de films, on ne le laisse jamais aller vers ce qu'il aime : le big band. Du coup, on a décidé ensemble de s'inspirer des compositions de Lalo Schifrin, David Shire et Terence Blanchard.
Parlez-nous de cet impressionnant plan-séquence où Van Damme est face caméra.
La veille du premier jour de tournage, il m'a demandé de le rejoindre à son hôtel. Il m'a raconté des choses passionnantes sur son existence, il avait des idées de scènes en tête qui lui tenaient à coeur. Je lui ai expliqué qu'on ne pouvait pas bouleverser la structure d'un film à quelques heures du premier clap, mais on s'est promis de trouver le temps pour en faire une scène. J'ai demandé à mon premier assistant de prévoir trois heures de tournage. On a appelé ce plan-séquence la scène "X", et pas même les producteurs ne savaient de quoi il retournait. Il est à l'image de tout ce qu'on a vécu : le résultat d'un véritable climat de confiance. Quand on l'a tourné, Van Damme et moi n'avions plus rien à nous prouver. C'était un défi pour lui, mais aujourd'hui, quand il le revoit, il sait qu'il a été authentique.
Qu'aimeriez-vous qu'on vous dise en sortant d'une projection de JCVD ?
Une fois, quelqu'un m'a dit : «Je suis rentré dans la salle en pensant que j'allais cerner Jean-Claude Van Damme, et j'en sors en ayant oublié tous mes a priori et sans le connaître.» C'est parfait, parce que JCVD n'a pas cette prétention. Il ouvre des portes, fait l'éclairage sur le personnage public et privé qu'est Van Damme. Mais c'est avant tout une comédie d'action interprétée par un très bon comédien.
Article ajouté le 2008-05-07 , consulté 414 foisCommentaires
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